L’éducation sans violence, condition du développement de la non-violence
Pourquoi appelle-t-on
cruauté le fait de frapper un animal,
agression le fait de frapper un adulte,
et éducation le fait de frapper un enfant ?
Les études sur la violence humaine mentionnent très rarement parmi ses causes la violence éducative ordinaire. 80 à 90% des enfants (1) la subissent sur toute la surface de la terre: tapes, gifles et fessées en France et, dans beaucoup de pays, coups de ceinture, bastonnade et autres traitements cruels considérés comme normaux et éducatifs là où ils sont pratiqués.
L’enfant apprend tout par imitation, et surtout par imitation de ce qu’on lui fait subir. Ce qu’on enseigne à un enfant en le frappant, si faiblement que ce soit, c’est à frapper (2). Et la meilleure manière de lui apprendre le respect des autres, notamment des plus faibles, c’est de le respecter.
Or, c’est de la main même de leurs parents que la plupart des enfants font leur première expérience de la violence, et cela dès l’âge de quelques mois ou lors de leurs premiers pas, puis pendant toute la durée de la formation de leur cerveau. Pourquoi s’étonner que devenus adolescents puis adultes, ils recourent eux aussi à la violence comme on leur en a donné l’exemple à leurs propres dépens? Et pourquoi s’étonner que des peuples entiers aient pu se soumettre à des leaders politiques violents et tyranniques quand on sait qu’ils y ont été dressés dès leur plus jeune âge par la violence de leurs parents?
La relation de l’enfant avec ses parents est souvent le prototype de ce que seront plus tard ses relations avec ses semblables. Ce que l’enfant est aussi obligé d’apprendre, sous les coups de ses parents, c’est à se durcir pour supporter les coups, de même que la peau s’épaissit en cal sous l’effet du frottement. Se durcir, c’est-à-dire perdre la capacité de s’apitoyer sur soi comme sur les autres. La cruauté et l’indifférence avec laquelle des hommes apparemment civilisés ont été capables de traiter leurs semblables nous horrifie. Mais la manière dont ils ont été traités enfants suffit à expliquer cette cruauté et de cette indifférence. C’est la compassion reçue qui enseigne la compassion à l’égard des autres. L’absence de compassion envers les enfants fait des adultes sans pitié.
Alice Miller (3) a fait remarquer que les pires dictateurs du XXe siècle, Hitler, Staline, Mao, Ceaucescu, Saddam Hussein, Amin Dada, ont tous été des enfants victimes de maltraitance. Et les peuples sur lesquels ils ont pris le pouvoir avaient subi des méthodes éducatives autoritaires et violentes dont ils ont retrouvé l’écho dans la violence des discours de leurs dirigeants. Cette violence étant ressentie comme bénéfique (“C’est pour ton bien que je te fais mal!”), ils y ont adhéré avec enthousiasme. D’autant plus que ces discours leur désignaient des boucs émissaires sur lesquels ils pourraient évacuer la violence qu’ils avaient subie.
Le continent africain est actuellement le théâtre de violences extrêmes : enfants soldats contraints à tuer leurs parents, mutilations, viols, massacres… Or, l’éducation y est particulièrement violente. Une enquête menée en mai 2000 au Cameroun a montré que 90% des enfants subissent la bastonnade à l’école et à la maison. Les résultats ont été à peu près les mêmes au Maroc et au Togo.
Mais un des résultats les plus paradoxaux de la violence éducative, c’est l’aveuglement qu’elle produit aux traitements subis par les enfants. La plupart des gens qui ont été frappés considèrent ces traitements comme tout à fait normaux. Ils minimisent ou ils ne voient littéralement pas ce que subissent les enfants. De même, pendant des millénaires les grandes religions sont restées indifférentes aux violences que les parents infligeaient aux enfants, quand elles ne s’y sont pas activement associées dans leurs écoles, juives, chrétiennes ou coraniques, ainsi que par certains de leurs préceptes, notamment un bon nombre de proverbes bibliques. D’après les renseignements accessibles sur les pays de tradition bouddhiste, le bouddhisme ne semble pas faire exception à la règle. De même, à quelques rares exceptions près, les écrivains de tous les pays, qui ont pourtant décrit avec le plus grand art et la plus grande sensibilité les souffrances physiques et morales des adultes, n’ont commencé à prêter un peu d’attention aux violences éducatives subies par les enfants, violences qu’ils avaient constamment sous les yeux, qu’à partir du XIXe siècle en Europe. La cécité affective provoquée par la violence subie dans l’enfance aveugle autant que la cécité physique.
Et ce qui contribue à cet aveuglement, c’est que les effets de la violence éducative ne sont (heureusement!) pas automatiques. Un enfant battu peut très bien ne pas reproduire sur ses enfants ni dans sa vie sociale les violences qu’il a lui-même subies s’il a eu l’occasion de rencontrer ne serait-ce qu’une seule personne qui lui ait manifesté respect et affection. Il peut alors prendre conscience de ce qu’il a subi, ne pas le reproduire et adopter une attitude de compréhension et de respect à l’égard des enfants. Mais la violence éducative ordinaire admise par tous dans chaque société laisse peu de chances à la “résilience”.
Les effets de la violence éducative sur le niveau de violence générale des jeunes et des adultes ont récemment été reconnus par l’OMS dans un rapport sur la violence et la santé, publié en novembre 2002. Ce rapport montre aussi que les châtiments corporels rendent leurs victimes vulnérables à un grand nombre de maladies physiques et mentales, probablement en déréglant le système immunitaire. Sans compter la propension à la toxicomanie, à l’alcoolisme, au suicide et à la violence conjugale, autres résultats de la violence éducative.
Pourtant, si l’on souhaite voir les adolescents et les adultes se comporter d’une manière moins violente il est essentiel de prendre conscience des effets de la violence éducative et de faire son possible pour lutter contre elle. Il y a peu de chances en effet que l’humanité évolue dans le sens de la non-violence si les principaux modèles des enfants, leurs parents, continuent à injecter la violence dans leur cerveau, leur système nerveux et leur psychisme dès le plus jeune âge.
Pour réduire la violence éducative, on peut agir sur plusieurs plans.
Sur le plan individuel, les parents peuvent, bien sûr, décider de ne pas transmettre à leurs enfants l’héritage de la violence éducative et adopter des méthodes d’éducation non-violentes. Témoin de violences infligées par un parent à un enfant, on peut aussi tenter d’intervenir à condition toutefois de ne pas craindre de se faire rabrouer. Une intervention discrète et adroite qui tienne compte de l’état du parent en question peut quelquefois provoquer un début de prise de conscience aussi bien chez le parent que chez l’enfant.
En tant qu’habitant d’une commune, on peut contribuer à créer un lieu de réflexion sur la parentalité où les parents puissent discuter des difficultés qu’ils rencontrent, avec l’aide de psychologues ou de personnes formées à la communication non-violente.
En tant que citoyen d’un pays, on peut enfin demander à son député et à son gouvernement de faire voter une loi qui interdise toute violence éducative comme l’ont fait déjà douze pays, conformément à l’article 19 de la Convention des droits de l’enfant.4
(1) Ce pourcentage résulte d’un grand nombre de sondages sur plusieurs continents. En France, 85% des parents recourent aux gifles et aux fessées, dont 30% avec une réelle violence (sondage SOFRES 2000). (2) Il est bon de savoir que chez nos cousins les singes les mères ne frappent ni ne “punissent” jamais leurs petits. La violence éducative est un comportement acquis et aucun comportement inné de l’enfant ne le prépare à être agressé par la ou les personne(s) qui constituent sa base de sécurité. (3) Auteur, notamment, de C’est pour ton bien (Aubier) et de plusieurs autres ouvrages sur les effets des traumatismes d’enfance sur la vie adulte.Par Olivier Maurel
Auteur de La Fessée, Questions sur la violence éducative (La Plage, 2004)
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