POUR SORTIR DE L’IMPASSE
Eléments de réflexion sur l’apport d’Ayiti à l’avènement de l’autre monde (possible) ;
Puisqu’il est dit qu’Ayiti ne pourra accomplir son processus de libération qu’en libérant du même coup l’ensemble de l’humanité ;
Qui aura le courage de manifester l’autre, simplement en renonçant à ce monde qui prend fin ?
A une crise de civilisation, il faut une alternative de civilisation.
Pour bien appréhender le projet Ayisyen/ Caribéen, il faut partir de la problématique du Lwa et de l’esclavage. La question de l´identité haïtienne et caribéenne se rapporte à la problématique du lwa et de l’esclavage. Ce que nous appelons aujourd´hui les peuples afro caribéens s´originent des phénomènes historiques que sont la traite, l´esclavage des africains, le génocide des autochtones d´une part et la lutte de libération anti-esclavagiste, anticolonialiste de l’autre pour la constitution d´une civilisation afro caribéenne. L’identité qui se construit dans le cadre de ce processus historique particulier plonge ses racines dans les origines plurimillénaires des civilisations africaines et asiatiques pour émerger comme force de résistance au projet de conquête, de domination et d’aliénation de l’occident.
Identité qui se constitue donc dans un procès de résistance/ libération face à un projet de domination, d’aliénation totale je dirais même de bestialisation de la part du conquérant occidental. Pour échapper à ce projet macabre que le blanc met à exécution dans les plantations et/ ou les mines des Caraïbes, l´Africain et l´Indien fusionnent en Afro Caribéens et se fait lwa aménageant les perspectives d´une civilisation autre en adéquation à son propre mode d´être.
Si l´on comprend facilement le rapport à l´esclavage à la traite et au génocide comme référents historiques communs à l´ensemble des peuples afro caribéens la référence au lwa est pour le moins insolite. Pour appréhender ce rapport au lwa, il faut comprendre que nous sommes en face non pas d´un simple projet d´exploitation socio économique, mais d´une négation totale de l´être/ moun, de l´Africain capturé et de l´indigène “génocidé”. Voilà pourquoi, en passant, on soulignera que la profondeur de la tâche historique à accomplir dépasse la simple idée d´un contrat social à échafauder. Il faudra dire et manifester ce que nous sommes, ouvrir la voie à l´avènement de l´humanité.
Aujourd´hui on commence à se rendre compte en Occident que ce projet qui posait l´autre comme sous humain était justement lui-même un projet inhumain, antihumain. Tout se passe comme s´il s´agissait d´asservir l´homme, de conquérir la planète au profit d´une autre manifestation. Brandir l´humain pour mieux l´anéantir. Revendiquer pour soi l´humanité pour mieux camoufler ce projet d´extinction de l´esprit humain.
Quand Foucault parle de société de contrôle et de bio pouvoir pour caractériser le capitalisme tardif fonctionnant en empire mondial, il ne fait que rendre compte tardivement de ce qui est au départ et à la base de la civilisation capitaliste occidentale. “Le contrôle de la société sur les individus ne s’effectue pas seulement à travers la conscience et l’idéologie, mais aussi dans le corps et avec le corps. Pour la société capitaliste, c’est la bio politique qui compte le plus, le biologique, le somatique, le corporel”, découvre-t-il. N’en savons nous pas quelque chose, nous, qui avons vécu la traite et l’esclavage.
On (Michael Hardt) semble comprendre aujourd´hui en occident la nécessité de produire un autre corps pour sortir de l´animalité moderne. “Ceux qui sont contre, doivent continuellement s´efforcer de construire un nouveau corps et une nouvelle vie… La volonté d´être contre a réellement besoin d´un corps complètement incapable de se soumettre à l´autorité”, écrit-il.
Cette mutation anthropologique, à la fois en termes individuels et de vie sociale collective, nos ancêtres l´ont effectué en produisant le moun/lwa pour sortir de l´esclavage. Ils nous l´ont légué à charge “de le parfaire pour prendre la post modernité au tournant”.
Le peuple Ayisyen/Afro Caribéen fondamentalement est un peuple qui a été dépossédé de son corps. Se principal mak fabrik Ayisyen / Afro Karibeen. Fòk nou toujou kenbe sa nan tèt nou si nou vle mache tout bon vre sou chemen liberasyon an. L’identité Ayisyèn / Afro Caribéenne se construit comme réponse à cette problématique. Et le phénomène lwa est fondamentalement cette réponse.
La fonction de la culture s’inscrit dans cette démarche de réappropriation des corps. Cette appropriation constitue un dépassement ou un surpassement quelquefois héroïque de la contrainte; elle est une lutte à la fois pour sortir de ce corps capturé afin d´échapper à sa domination par le colon blanc en même temps pour le récupérer dans la perspective de la libération totale de l´être. C´est toute une démarche d´apprentissage et d´établissement d´un nouveau mode d´être. D´où l´exploitation maximale des moments de liberté sans cesse réduit et reconquête de cette liberté par un ensemble d’actes subversifs qui consistent à contourner, détourner, à modifier, à bouleverser l’espace corps / terre pour le mettre en correspondance avec les pratiques et les représentations de ce mode d’être.
Le lwa n’est jamais de prime à bord ici mais là-bas et c’est depuis là-bas qu’il revient vers ici. La spatialité du lwa est une délocalisation/relocalisation permanente. Aussi le lwa “ne défie-t-il pas seulement les distances et les directions, il les emporte et remporte avec lui”.
Le lwa anime le corps qu’il atteint et le met en résonance avec le monde dans une unité corps/esprit produisant un nouveau mode d’être; le moun/lwa. La transe exprime la liberté retrouvée du corps en communion avec l´esprit par une prise (et non crise) de possession du corps.
Pour habiter l´espace caribéen, l´être dépossédé de son corps va transmuer la réalité figée de l’esclavage en rythme de libération. C´est le lwa.
Le lwa correspond aussi à cette approche du corps sans les limitations physiques que nous connaissons ordinairement. Un corps qui se fond dans l’espace se confond avec l’espace. Ce n’est que dans l’union avec l’univers que cette présence dans l’espace trouve son rythme. Le temple zannanna ou le lakou est cet espace/rythme qui permet au lwa d’habiter le monde en même temps que le corps de l’adepte, à la fois dans et hors de ce corps, avec et sans ce corps. Dans le processus de réappropriation du corps de l’esclave, il y a cette exigence de transmutation par le rythme pour permettre cette union avec l’espace de l’univers qui est lui même rythme. Le lwa c’est le corps transmué en rythme. Il en résulte qu’il ne saurait y avoir abandon total du corps physique mais établissement d’un autre rapport au corps d’une autre manière d’habiter le corps et le monde. Le microcosme contenant tout l’univers en miniature est certes capable de toutes les formes. Il s’agit tout simplement, à chaque fois de trouver justement le rythme qui correspond. On arrive alors à des modalités diverses d’habiter le monde.
On comprendra dès lors pourquoi quand on parle d’une civilisation afro caribéenne, il s’agit véritablement d’une toute autre manière d’habiter le monde à laquelle ne saurait correspondre les formes d’organisation sociale et étatique héritées du projet colonial. La cadence de la civilisation occidentale ne correspond pas à la manifestation de l’humain. D’où la nécessité d’un rythme de vie conforme comme celui qui permet l’expression du moun/lwa.
La culture universelle n’est pas celle qui tend à s’imposer à coups de milliards de dollars en publicité, en propagande médiatique, à coups de missiles, mais c’est celle dans laquelle toutes les autres cultures se retrouvent. Il n’est pas possible de parler de cultures monolithiques et homogènes qui recouvriraient l’ensemble des peuples, des nations et des ethnies. Partout surgissent des mouvements revendiquant le droit à la différence, des groupes en lutte essayent de gagner des espaces d’affirmation de leur identité ethnique, nationale, de génération, de genre, philosophique ou religieuse.
C’est dans ce nouveau contexte qu’il nous faudra redéfinir et affirmer notre identité, non pas de façon abstraite mais par l’éclosion de ses talents potentiels latents mais réels. Le moment est venu de regarder le monde avec nos propres yeux afin de ne plus se voir exclusivement à travers les prismes des pseudos universaux occidentaux. « L’intégration de notre réalité à partir de schèmes étrangers contribue seulement à nous rendre chaque jour plus inconnus, toujours moins libres et toujours plus solitaires. » (G. G. Marquez).
Nous devons assumer sans complexe notre capacité d’apport à l’émergence d’une véritable culture planétaire. Notre facilité de dialogue avec la sagesse des anciennes civilisations doit être mise à contribution pour proposer des solutions aux problèmes de la post modernité. Notre patrimoine précolombien admirable lié à notre sourcement à l’Afrique plurimillénaire nous vaut une enrichissante culture afro caribéenne métisse, originale, multiforme et plurielle”.
Ayiti Kiskeya se manifestasyon yon lòt mòd lavi.
(À Suivre) - Zo
KSIL - Février 2007
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